UN ENFANT DE RANVILLE-BREUILLAUD
René-Augustin MARROT, Capitaine au 218ème Régiment d'Infanterie

La découverte dans un grenier, parmi de nombreux objets, lors de la vente d’une maison à Ranville, d’une petite vitrine d’environ 70 cm de large, 85 cm de haut et 7 cm d’épaisseur contenant diverses photographies, médailles, récompenses et lettres de la vie d’un soldat de la guerre de 1914 – 1918 nous a incités à en savoir plus et essayer de retracer la vie de René-Augustin Marrot, professeur de physique et de chimie, et pendant la guerre de 1914-1918, lieutenant au 18ème Régiment d’Infanterie puis capitaine au 218ème.
Parmi tous ces documents, des feuilles jaunies, à l’encre demi-effacée, écrites par les parents Marrot nous retracent la vie de René-Augustin, de sa naissance à Ranville-Breuillaud jusqu’à sa mort brutale pendant la Grande Guerre là-bas, au « Chemin des Dames ». Pour combler les nombreuses lacunes et sortir d’un oubli quasi certain cet officier exemplaire et professeur émérite nous allons, modestement, essayer de retra-cer sa vie. Dans cette première partie nous aborderons sa carrière jusqu’au 1er août 1914.

Le petit René-Augustin voit le jour le 14 mai 1885 au hameau de « Chez Gallard » à Ranville. Il est le fils unique de Jacques Marrot, charpentier et propriétaire et de Joséphine-Lyzady Réveillaud.
En 1890 il fait ses débuts sur les bancs de l’école primaire de Ranville-Breuillaud. Là, grâce à l’enseignement des instituteurs Jean Gaudin (jusqu’en 1894) et Maximin-Alexandre Repin (de 1895 à 1898), il va apprendre brillamment et faire des progrès considérables . En 1898 il obtiendra son Certificat d’Etudes à Aigre. Devant ses capacités, son engouement pour les études et sans doute conseillés par l’instituteur, ses parents vont décider de lui faire poursuivre ses études. Pour cela il va, à la rentrée 1898, intégrer le Lycée d’Angoulême (actuellement lycée Guez de Balzac) qu’il quittera en 1905.


Afin d’assurer financièrement ses études et peut-être de ne pas le laisser seul à An-goulême, ses parents vont vendre leur propriété de « Chez Gallard » pour aller habiter Angoulême, dans une maison située dans la « Rue Monlogis ».
Doué en mathématiques et très probablement passionné par la physique et la chimie, il va s’y distinguer par de brillantes études qui lui vaudront 11 récompenses décernées par la Fondation Chabrefy : la première en 1899, prix d’excellence externe sixième moderne et tableau d’honneur, en 1900, prix d’excellence en cinquième moderne et tableau d’honneur, en 1901, prix d’excellence en troisième moderne et tableau d’honneur, en 1902, prix d’excellence en seconde moderne et tableau d’honneur et en 1903, tableau d’honneur, prix d’honneur en mathématique élémentaire et prix d’excellence en mathématique élémentaire…

Après le Lycée d’Angoulême il va poursuivre ses études au Lycée de Poitiers. En 1906, il y est récompensé par une médaille de « l’Association Amicale des Anciens Elèves du Lycée de Poitiers ». Sur celle-ci est gravé : « Prix d’Honneur en mathématiques spéciales décernée à MARROT René né à Ranville ».

Nous sommes en 1905, il a vingt ans et, comme tous les jeunes hommes de son âge, doit satisfaire à ses obligations militaires en passant le conseil de révision. Comme à cette époque il réside probablement à Poitiers, il y est enregistré au bureau de recrutement avec le numéro matricule 1424, classe 1905.

En 1906, il passe deux concours pour accéder aux études supérieures. Il est reçu 25ème à l’entrée à l’école Polytechnique et 17ème à l’Ecole Normale Supérieure. Préférant sans doute se destiner à l’enseignement, il opte pour l’Ecole Normale Supérieure, où il entre en 1906 mais fait partie de la promotion « ULM 1907 S ». Il a certainement échangé des idées avec le futur mathématicien Louis ANTOINE de la même promotion que lui et côtoyer l’écrivain Jules ROMAIN , le philosophe Jean WAHL et le futur homme politique André-François PONCET .
Pendant 3 ans, il y poursuit des études scientifiques. Il sort de l’Ecole Normale Supérieure avec un diplôme d’études supérieures en physique et une agrégation de chimie. En 1910, il est cité dans le « Bulletin des Séances de la Société de Physique » comme membre de cette société.
Le 1er octobre 1911, il est nommé professeur de physique et de chimie au lycée de Bourges. Il a 26 ans et c’est son premier poste. Pendant cette période, il est également mentionné dans les « Annuaires du Cher » comme « professeur de mathématique au Lycée de Bourges, rue Paradis ».
Le Lycée où enseignait René Marrot n’existe plus en tant que tel aujourd’hui. De nos jours, les locaux sont occupés pour une partie par l’Ecole des Beaux-Arts et pour l’autre partie par le Musée Estève. C’est l’actuel Lycée Alain Fournier qui est l’héritier du vieux lycée de Bourges. Il figure sur la plaque en marbre listant le personnel du Lycée de Bourges « Mort pour la France » au champ d’honneur.

Il s’était engagé volontaire le 8 octobre 1906 à la Mairie d’Angoulême pour une durée de 5 ans. Il va en réalité faire 2 ans d’armée d’active au 18° RI de Pau, à la caserne Bernadotte. En parallèle il suit ses études à l’ENS. Il termine sa carrière militaire en tant qu’officier avec le grade de sous-lieutenant de réserve.

Donc, après 3 années passées à enseigner à Bourges, René Marrot doit rejoindre, pour son avancement, son nouveau poste au Lycée de Dijon lors de la rentrée 1914. Malheureusement, le 2 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Celle-ci mobilise son armée et rappelle ses réservistes. René Marrot est de ceux-là. Il est alors âgé de 29 ans. Il doit rejoindre son régiment et part le 2ème jour (3 août 1914) avec le grade de sous-lieutenant de réserve au 18ème Régiment d’Infanterie. Ce régiment a comme cantonnement la caserne Bernadotte à Pau, sa ville de garnison. René-Augustin s’y rend et, le 6 août, embarque avec tout le régiment en gare de Pau dans un train qui va le conduire, via Paris, sur le front de l’Est. Il va faire partie, en tant que sous-lieutenant de réserve, de la 6ème Compagnie du 2ème Bataillon.

Le 17 septembre 1914 aux combats de Ville-aux-Bois (entre Craonne et Berry-au-Bac), il est blessé, évacué et cité à l’ordre de la 5ème armée, « le 15 septembre à 15 heures, étant à la tête de sa section qui se préparait à attaquer le village de Ville au Bois, a été atteint d’un shrapnell au bras droit dans le bois précédent le village… blessé en donnant l’exemple sous le feu de l’artillerie lourde ennemie, du calme et du courage ».

En février 1916, il est promu lieutenant et le 1er mars, il prend le commandement de la 19ème compagnie du 5ème bataillon au 218ème Régiment d’Infanterie. Le 28 juin 1916, il est à nouveau cité à l’ordre de l’armée (la 2ème armée) pour avoir encouragé sa compagnie : « Commandant d’une compagnie chargée d’exécuter une reconnaissance, bien qu’une entorse douloureuse survenue dès l’entrée en ligne de sa compagnie l’ait mis en état d’infériorité physique, a fait progresser son unité avec la plus grande énergie sous un bombardement intense et des rafales de mitrailleuses. Par son courage tranquille, a inspiré à tous la confiance et le calme ; s’est maintenu pendant plusieurs heures au contact de l’ennemi sous un tir de barrage d’une violence ex-trême ».
Pour son courage, il reçoit la Croix de Guerre. Cette décoration qui vient d’être créée par le décret du 8 avril 1915 est remise au récipiendaire lors d’une prise d’armes.
Cette seconde citation lui agrafe d’office 2 palmes sur sa médaille militaire et le 26 octobre 1916, sur proposition du général commandant la 36ème Division, il est nommé capitaine de réserve à titre définitif par un décret publié au Journal Officiel et le Général d’ajouter : « officier solide, très instruit, a fait ses preuves à Verdun. Deux fois cité. Appuyé ».

Le 18ème et le 218ème Régiment d’Infanterie vont s’illustrer pendant toute la durée de la guerre et surtout lors de l’héroïque combat pour la reconquête du « Plateau de Californie » près de Craonne dans l’Aisne les 4, 5, 6 et 7 mai 1917.

C’est là, que René-Augustin Marrot, à la tête de sa compagnie et les armes à la main, a rendez-vous avec son destin tragique le 6 mai vers midi, à quelques jours de son anniversaire. Il allait avoir 32 ans. Lors des violents combats du 6, il est porté disparu, 10 officiers sont blessés et 214 hommes de troupes du même bataillon que lui (le 5ème) perdent la vie. Après la bataille son corps n’est pas retrouvé et il est déclaré disparu. Le maire de Bourges est alors invité le 21 juin à informer les parents MARROT (qui avaient suivi leur fils à Bourges) de la disparition de celui-ci.

Il est à nouveau, mais cette fois à titre posthume, cité à l’ordre de l’armée : « officier d’une haute valeur morale, déjà cité deux fois à l’ordre de l’armée pour sa bravoure et son intrépidité. Le 6 mai 1917 il a mené la charge, un fusil à la main, à la tête de sa compagnie, y est tombé grièvement blessé sur le plateau de Craonne ».

Sur le ruban de sa Croix de Guerre, une troisième palme est alors épinglée. Son décès « officiel » sera constaté environ 6 mois plus tard lorsque le 18 novembre 1917, le 204ème Régiment d’Infanterie retrouvera son corps au « Saillan de Pau » dans « un état de décomposition avancée ». Seule sa plaque militaire permettra avec certitude de l’identifier. Il est alors inhumé au cimetière de « Monaco-Bois de Beaumarais » à Craonnelle (Aisne).

Il sera exhumé le 10 septembre 1924 pour être inhumé définitivement dans le cimetière de « Beaurepaire » de la Nécropole Nationale de Pontavert dans l’Aisne. Le capitaine MARROT repose toujours dans le cimetière français et sa tombe, individuelle, porte le numéro 4221.
Soldat exemplaire, sa conduite est remarquée par ses supérieurs et même par le ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, Albert SARRAUT (1872-1962) qui, par un courrier en date du 15 juillet 1915, le félicite pour « sa belle conduite qui lui a valu une citation à l’ordre du jour de l’armée ». Et le ministre de poursuivre : « vous faites honneur au corps enseignant ».

A titre posthume il est fait Chevalier de la Légion d’Honneur. Malheureusement, comme cela a été souvent le cas lors des deux conflits mondiaux, les Légions d’Honneur données à titre posthume l’étaient sans constitution de dossier, et nous n’avons pas trouvé de renseignements sur la date d’obtention de cette médaille.

Pendant les quelques années où il a enseigné à Bourges, il a du faire forte impression puisque le 15 juin 1923, le proviseur du Lycée de Bourges demande à ses parents une photo de leur fils afin de réaliser deux agrandissements de son portrait. Un pour la salle de physique où enseignait René-Augustin qui, en même temps est baptisée « Salle MARROT ». Le second portrait du professeur pour orner le parloir de ce même lycée. Et ce même proviseur de conclure sa lettre : « Nous sommes heureux de pouvoir rendre ce modeste hommage au bon professeur qui a laissé un excellent souvenir dans la maison… »

En 1928, un monument sera érigé à la mémoire des morts de la 36ème Division d’Infanterie , dont faisait partie le 218ème, à proximité de la « Ferme Heurtebise » en direction de Craonnelle. Ce monument est plus connu sous le nom de « Monument des Basques ». Un autre se situe sur le « Plateau de Californie » et a été implanté en 1927.

Il n’y a pas de mots pour décrire le chagrin qui a dû accabler les parents MARROT à l’annonce de cette disparition brutale. Ce fils, promu à un si brillant avenir, qui était leur fierté, et auquel ils avaient tout donné, venait de mourir là-bas dans un combat inutile pour reprendre à l’ennemi les quelques mètres de terrain perdus peu de temps auparavant. Le père Marrot, malgré le chagrin, va chercher à savoir comment son fils est mort et va même jusqu’à soupçonner qu’il aurait été tué par quelqu’un de son bataillon…

Il va faire de nombreuses demandes d’enquêtes auprès des autorités. D’abord en juin 1917 auprès du Chef du Bureau des Recherches de militaires disparus, qui ne pourra lui en dire plus. Il revient à la charge en 1919 puis de nombreuses autres fois auprès de Maurice Raynaud, député de la Charente jusqu’en 1922. Dans ses courriers, il insinue que le colonel du 218° RI serait peut-être pour quelque chose dans la mort de son fils. Mais, les autorités ne souhaitant probablement pas ouvrir une enquête, sa demande est renvoyée au Ministère de la Guerre qui la classe sans suite.

N’ayant pas d’autre enfant, ils ont alors rassemblé dans une petite vitrine tout ce qui retraçait la (trop courte) vie de René-Augustin afin que se perpétue le souvenir de leur unique fils… et c’est grâce à cette vitrine (heureusement parvenue jusqu’à nous en très bon état) que nous avons, après de nombreuses recherches, réussi à reconstituer la vie de René-Augustin Marrot, capitaine au 218° Régiment d’Infanterie.

En souvenir…


Dominique GAUTIER
avec les renseignements fournis par Annick et Blandine BUNA

Sources :
« Historique du 218ème RI pendant la Guerre de 1914-1918 »
« Historique du 18ème RI » - Edition Marrimpouey Jeune – Pau – 1936
« Journal de Marche et Opérations » 218ème Régiment Infanterie
Ecole Normale Supérieure – 45, Rue d’Ulm – 75005 Paris – Mme Agnès FONTAINE et Mme Françoise DAUPHRAGNE
Mémorial Geneweb – Mme Catherine Eloy
Recherches sur Internet
Site Mémoire des Hommes
Mairie de Ranville-Breuillaud - Mairie de Bourges
AD de Bourges
Lycée Alain Fournier - Bourges – Mr Robert MORENO
Grande Chancellerie de la Légion d’Honneur, Rue de Solférino - Paris

 

 

- Dernière modification le -