ROGER DUCOURET
Curé de Tusson, antiquaire, écrivain, organisateur de spectacles...

 

Cet article est issu d’une exposition réalisée en 2002 pour la Maison du Patrimoine de Tusson (Association Marpen) Cette dernière visait à célébrer la mémoire d’un personnage atypique du village, l’Abbé Roger DUCOURET. Curé de Tusson de 1942 à 1981, ce dernier avait en effet profondément marqué le village par sa plume, ses activités de brocanteur et ses relations avec le monde du show-biz.

Roger DUCOURET naît le 13 novembre 1912 à Condac, dans le canton de Ruffec. Ordonné prêtre le 29 juin 1937, il devient « curé de Tusson » dès 1942, après un bref passage à Barbezières. Il a alors 30 ans et restera 40 ans au village.
Très rapidement, Roger DUCOURET devient un personnage emblématique de Tusson. Farfelu et rêveur, il vit dans un capharnaüm impressionnant, entre ses livres et ses chats. Toujours vêtu d’une soutane et de charentaises, il aime passer de longues heures à disserter avec les villageois, se plaisant tout particulièrement à donner son avis et à avoir raison. Il se chamaille ainsi régulièrement avec le maire du village un instituteur athée, les deux personnages rappellent aux habitants le célèbre couple Don Camillo - Pépone apparu sur les écrans en 1952. Cette relation burlesque inspire alors à l’Abbé son premier roman, « On a assassiné Monsieurr le Maire ».

Ce policier, publié en 1954 (Editions Mignard), met en scène un curé sympathique à la recherche d’un assassin parmi ses ouailles. Le village de Tusson, « Toumont » dans l’œuvre, sert de cadre à l’action. Pas toujours tendre mais plein d’humour, il se moque des Tussonnais et de lui-même. Ainsi, une dame du village, mannequin dans sa jeunesse, lui inspire une Mlle Edredon. « Je savais qu’elle ne lirait pas le livre alors je m’en suis donné à cœur joie » racontera-t-il plus tard à ses amis. Suite au succès rencontré par son premier roman, Roger DUCOURET publie un second policier en 1958 (Editions Mignard). Cette fois,c'est « Le mort jouait de la clarinette », en référence à un musicien du village. Là encore, les villageois de Tusson et des paroisses alentours lui inspirent des personnages et des situations pittoresques.


Dans un même temps, le père DUCOURET fait preuve de beaucoup d’imagination afin de récolter des fonds. Il lui faut en effet financer l’école libre, payer les institutrices, effectuer des réparations, acheter du matériel… Il s’investit de plus dans l’aménagement du lieu de culte, le modernisant (chauffage, électrification des cloches…) et le décorant.
Avec l’aide des villageois, il met alors en place un certain nombre d’activités lucratives et l’Abbé invite notamment des artistes et personnages célèbres à venir se produire à Tusson. Ainsi se succèdent au village le ministre Edmond MICHELET, le colonel Rémy (qu’il a caché au village durant l’occupation), Jean NOHAIN, Pierre DAC (qu’il baptise et marie à Tusson), Fernand RAYNAUD, Jacques BREL (qui lui dédie une de ses chansons) ou encore Sacha DISTEL (avec qui il entretient une correspondance, toute sa vie).


Parallèlement, l’Abbé DUCOURET poursuit sa vocation littéraire. Féru d’anecdotes et d’historiettes, il regroupe son répertoire dans un recueil intitulé « Contes à mes ne-veux » (Editions Lorelle, 1960). L’illustration de l’œuvre est confiée à Alice RUNSER, dit B.B. Lion. Cette dernière, marraine d’un lion du zoo de la Palmyre avait été mariée par Roger DUCOURET au village. Ses obsèques auraient de plus été célébrées à Tusson en 1974 en présence d’Alain DELON et de Mireille DARC. Face au succès de ce recueil, couronné par l’Académie Française, l’Abbé produit l’année suivante les « Contes de mon Curé » (Editions Noblet, 1961).


Dans un même temps, Roger DUCOURET publie également un ouvrage à caractère religieux, « Dire l’Angélus » (Editions Mignard, 1960). Sa prose inspirée lui vaut alors les félici-tations du pape Jean XXIII.


Puis l’Abbé se penche sur la biographie de Pierre AUMAITRE, un petit cousin de sa grand-mère dont l’existence a vraisemblablement marqué sa vocation religieuse. L’œuvre, « Vers la Corée interdite » est publiée en 1963 (Editions Lorelle) et contribue à la béatification de Pierre AUMAITRE quelques années plus tard.


Roger DUCOURET décide ensuite de s’attaquer à un tout autre genre littéraire. Avec l’aide d’Hervé NEGRE, journaliste, il récolte toutes sortes de plaisanteries ecclésiastiques que l’Abbé s’amuse d’ailleurs à tester sur ses fidèles. Ainsi, une jeune fille trempant un beau jour la main dans le bénitier de l’église de Tusson se vit apostropher par le père DUCOURET : « Si c’était pour n’y tremper que le doigt, ce n’était vraiment pas la peine de vous dévêtir autant Mademoiselle ! ».

Le recueil d’histoires drôles, « L’Humour en soutane » est publié en 1966 (Editions Fayard). Alors que le milieu chrétien s’offusque parfois, le grand public accueille l’ouvrage avec enthousiasme. Il sera d’ailleurs traduit en italien, hollandais et allemand.
Mais l’écriture et l’organisation de kermesses ne sont pas les seules activités extra-ministérielles de l’Abbé DUCOURET.

Eprouvant un vif attrait pour les « vieilles choses », il décide d’installer une petite brocante au presbytère afin de subvenir aux besoins de ses paroisses. Il achète tout d’abord des meubles à ses paroissiens dans le besoin. Il paye alors souvent plus cher que ce qu’on lui demande. Puis il se met à écumer la commune. Il démonte portes, fenêtres, cheminées… Par la suite, ne sachant plus très bien où trouver de quoi alimenter sa brocante, il se met en relation avec de nombreuses personnes dont des brocanteurs professionnels. Certains profitent alors de son manque de connaissance et de la confiance qu’il manifeste envers tous pour le rouler. De plus, ne tenant pas sa comptabilité, il se ruine de plus en plus. Très distrait, il lui arrive de confondre débit et crédit quand il reçoit ses relevés bancaires.


A la demande du diocèse qui souhaite l’éloigner de cette activité, l’Abbé entreprend la rédaction d’une monographie de Tusson. Cet ouvrage, prévu en trois volumes, doit ainsi retracer l’évolution du village, des origines à nos jours. Roger DUCOURET s’attelle à la tâche avec enthousiasme, sans toutefois négliger sa brocante. Mais en 1983, suite aux nombreuses dettes qu’il a dû éponger, le diocèse vend le presbytère et envoie Roger DUCOURET à la Providence. Aumônier de cette maison de retraite, l’Abbé ne peut s’empêcher de continuer en vendant notamment des livres. Malgré son transfert à Angoulême, Roger DUCOURET, très attaché à Tusson, continue ses recherches.


Le premier ouvrage, « Tusson et alentours au XVIII° siècle », est publié en 1986 par les éditions Du Lérot (Tusson), puis le second, « Tusson et alentours des origines au XVIII° siècle » en 1989. Le troisième volet, « Tusson moderne et souvenirs », retraçant l’histoire contemporaine du village et de ses habitants, ne fut malheureusement pas publié en raison du décès de l’Abbé le 3 Mars 1990. Hormis quelques bribes peu significatives, les éléments qu’il avait recueillis, ainsi que ses propres notes restent à ce jour introuvables, nous privant d’un récit très certainement piquant et cocasse du Tusson du vingtième siècle.


Véronique DAVID – Club MARPEN

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Un curé « people »


Lorsque Roger DUCOURET prit sa plume pour s’adresser à Pierre DAC alors en pleine notoriété de chansonnier, quel langage utilisa-t-il ? Quelle entame de lettre imagina-t-il pour que l’un de nos plus célèbres humoristes des années cinquante prête assez d’attention pour lui répondre ?


A l’évidence, il n’a pas dissimulé son état d’abbé responsable de la cure de Tusson en Charente. Il a même insisté sur cette situation avec assez d’esprit pour que celui qui déclarait à ses débuts « Parler pour ne rien dire ou ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs de ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir », s’intéressât à ce prêtre qui s’adressait à lui du fond de sa campagne charentaise.


A travers une prose malheureusement disparue, Roger DUCOURET a dit à l’humoriste qu’il avait besoin de lui pour l’aider dans son entreprise de curé de petite paroisse qui possède une petite école religieuse en alternative avec l’école communale publique, qu’elle perdure difficilement sans aides de l’Etat et qu’il serait peut-être souhaitable que l’événement le plus incroyable se produisit : « vous, le créateur de l’Os à moelle, du jeu radiophonique La Chasse au trésor qui embouteille les Champs-Élysées à l’heure de son émission vienne se produire à Tusson. »

Roger DUCOURET a peut-être fait allusion à ses relations avec de grands résistants (le colonel Rémy, le ministre MICHELET) auprès de cet humoriste qui prit la guerre au sérieux en rejoignant De GAULLE à Londres.
Toujours est-il que Pierre DAC vint à Tusson et que les deux hommes s’apprécièrent. Dans son spectacle et devant la foule, l’humoriste a sans doute énuméré quelques annonces déclenchant les rires, comme « scieur de long s’associerait à scieur de large pour fabrication de pavés rectangulaires ».

Mais après le spectacle et dans les temps qui suivirent, ils eurent d’autres échanges dans le sérieux. Ils parlèrent religion et un jour André ISAAC, dit Pierre DAC revint à Tusson en compagnie de son épouse. C’était le 17 mai 1954. Roger DUCOURET, son ami, le baptisa avec pour parrain par procuration de Fortuné BLACHERE : Régis AUDOIN et pour marraine par procuration de Rose SCHOUVER : Etiennette MASSIAS. Puis le mariage religieux avec Raymonde FAVRE son épouse, fut aussitôt célébré, avec pour témoins, Jacques TEXIER et Micheline TARDAT. Une journée mémorable agrémentée d’un repas de noces dans l’intimité des seuls présents.

La Saint-Jean en 1956

Une fois de plus, le ciel est avec Roger DUCOURET ! C’est normal, dira-t-on pour un curé ! Par plaisanterie, bien sûr. Depuis une semaine, Tusson est en effervescence. Monsieur le curé a réussi à faire venir Fernand Raynaud qui se produira en plein air à l’abbaye. C’est ainsi, à l’époque que l’on désigne le Prieuré de maintenant, ou bien encore le Couvent, la propriété de la famille TEXIER. Comment a-t-il fait ? Tout simplement comme à l’habitude : un courrier de cette petite écriture en pattes de mouches qu’un lecteur impatient jetterait à la poubelle. Mais voilà, ce lecteur n’est autre que Jean NOHAIN et le célèbre présentateur de jeux radiophoniques qui rassemble des foules à chacune de ses représentations sous les chapiteaux de province, se pique d’aider des initiatives personnelles chaque fois qu’il le peut.


Mettre Fernand en relation avec ce curé qui l’appelle au secours de sa petite école comme il le fit avec Pierre DAC, est une démarche qu’il n’hésite pas à faire. La suite on la devine, puisque ce jeune fantaisiste lui doit tout. Il l’a porté sur la scène de la radio et de la télévision ainsi que sur les tréteaux des jeux qu’il organise. Fernand va donc venir à Tusson. Il sera là, le petit bonhomme avec son feutre au bord retourné, sa veste trop ample, son sourire qu’il veut niais et ses expressions qui courent dans toutes les bouches : « heureux », ou « y a comme un défaut », expressions toutes faites. C’est étudié et il est devenu l’archétype du Français moyen.


Lorsqu’il arrive à Tusson, il fait sensation dans son énorme décapotable, une américaine ! A l’époque, on ne regarde pas à la consommation du carburant. Un tour sur les lieux de la représentation. Sans doute l’aménagement sommaire d’une scène dont le toit sera le bleu du ciel et des cumulus blancs, doit étonner ou amuser notre fantaisiste national mais il n’en dit rien. Incidemment, quelqu’un lâche que c’est la fête de la Saint-Jean à Aigre et Fernand de déclarer : « on y va pour la publicité ». Et les voilà partis, avec DUCOURET dans la décapotable ! L’après-midi, la foule est au rendez-vous et s’attarde autour de la buvette après la représentation. Pensez donc, ce n’est pas tous les jours que l’on voit une vedette d’aussi près. Surtout que celle-ci est simple et familière, on comprend comment Fernand s’inspire et trouve ses personnages. Lorsque la belle américaine disparaîtra au tournant de la rue, il y aura comme une nostalgie mais beaucoup de souvenirs.


Roger POUX

Remerciements à Etiennette GAUDIN et Jean-Marie TEXIER pour les souvenirs et à Etiennette GAUDIN pour les deux photos - Photo de la scène : Fernand Raynaud au cours de sa prestation.

 

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