Le canton d'Aigre

En 1790, la France est divisée en 83 départements, chacun partagé en district, eux-mêmes divisés en cantons. Celui-ci est essentiellement une circonscription électorale, siège de certains services de l'état : gendarmerie, services fiscaux, ponts et chaussées, etc… Cette division, de 15 km de rayon environ, doit permettre aux habitants un aller-retour, dans la journée, pour se rendre au chef-lieu. La délimitation du canton d'Aigre va poser de nombreux problèmes car il n'y a pas d'unité historique antérieure.

En effet, le pays, depuis les origines de peuplement, a subi de nombreuses invasions et de nombreux affrontements qui ont fait que la population s'est souvent divisée, prenant part pour l'un ou l'autre des belligérants au lieu de réaliser une entité politique, économique et culturelle.

Depuis le néolithique, l'homme occupe les rives de l'Osme et de ses affluents. La rivière lui apporte le poisson et la forêt avoisinante qui recouvre les alentours lui fournit gibier, fruits et refuge en cas de besoin. Il vit probablement, comme le font tous les primitifs, dans des huttes sur pilotis ou sur la terre ferme. Les marécages qui couvraient alors la région entre Longré, Saint-Fraigne, Les Gours, Oradour et Aigre furent la providence de nos ancêtres. Peu à peu ils défrichent les clairières voisines, cultivent le blé, pratiquent l'élevage. Ils bâtissent leurs premiers villages.

De - 500 à - 400, les Celtes envahissent la Gaule. Vinrent-ils dans notre région ? Peu de restes en témoignent mais ces adeptes de la liturgie du gui ont pu trouver là leur symbole religieux abondant dans les chênes et, ainsi, apporter aux anciens occupants leur nouvelle façon de vivre et leurs nouvelles techniques (l'araire, le chariot, le savon, le tonneau, les chars à 2 ou 4 roues, les gabaches, la cuisine du cochon et l'organisation des marchés). Ils ne connaissent pas la tuile ou le mortier.

Ce sont les Romains qui, après leur conquête de - 58 à - 52, vont faire connaître de nouvelles façons de bâtir. La pierre va devenir le nouveau matériau et permettre l'édification de grandes bâtisses, de part et d'autres des nouvelles voies dallées franchissant les rivières au-dessus des ponts. La capital est Lyon et la voie principale (voie Agrippa), par Chassenon et Les Bouchauds, la relie à Saintes capitale régionale. Notre pays est tranché par la voie Aulnay-Chassenon-Limoges. Elle passe par Les Gours, Saint-Fraigne, Charmé puis rejoint Aunac par La Terne. Sa construction est favorisée par la présence de la pierre, tirée des nombreuses carrières du pays (Richard, Ebréon, Charmé). Dans les campagnes, de vastes domaines agricoles vont se créer petit à petit. La villa, comprenant la maison du maître, les locaux occupés par les esclaves et les animaux, se trouve au centre de l'exploitation. On cultive le blé mais aussi la vigne nouvellement introduite par les derniers occupants. Au Vème siècle, l'arrivé des Vandales va bouleverser le paysage. Ils vont piller, saccager, brûler. En 410, les Wisigoths traversent les Alpes et colonisent l'Aquitaine. Toulouse devient la nouvelle capitale. De nombreux patronymes et lieux-dits confirment leur présence chez nous. Les documents écrits sont peu nombreux et les constructions ont rarement survécu.

Vers l'an 500, le roi franc Clovis se convertit au christianisme. Il unifie la Gaule. Après son baptême, la religion se répand de proche en proche. De nombreux chrétiens se retirent du monde pour prier. Les uns vivent seuls, en ermites. D'autres se retirent en groupes et fondent des monastères. Les missionnaires exercent une grande influence religieuse et morale. Les baptistères et les églises s'élèvent en grand nombre. Saint-Aubin, Saint-Eloi, Saint-Mexant et Saint-Fraigne datent probablement de cette époque.

A partir de 711, les Wisigoths sont submergés par les Arabes qui conquièrent Bordeaux, assiègent Poitiers (juin 732), marchent sur Tours. En octobre, le chef Abd-El-Rahman est vaincu et tué par Charles Martel à Moussais la Bataille. Nos ancêtres ont assisté à leur passage et à leur séjour chez nous car, en feuilletant l'annuaire téléphonique, on est surpris de constater la quantité de descendants portant ou rappelant leur origine mauresque. L'empire carolingien se disloque, marqué par le passage de la société antique à la société médiévale.

A la fin du IXème siècle, les Normands surgissent. Leurs flottilles remontent les rivières, répandant, le plus souvent, la terreur mais parfois aussi cherchant à commercer et à s'installer. Ils pillent, de préférence, les monastères. On se cache dans les forêts. On bâtit, à la hâte des résidences fortifiées (Le Château-Adam). Les chefs de guerre vont garder leur influence et, peu à peu, le régime féodal va s'édifier au détriment du pouvoir central. Les seigneurs et les religieux vont se partager le territoire. Au gré des alliances, des unions, des récompenses ou des sanctions, les fiefs et les monastères vont s'agrandir ou disparaître au rythme des événements qui vont se succéder pendant les siècles suivants. Le pays d'Aigre de l'époque est partagé entre l'Angoumois, le Poitou et la Saintonge. Les divisions civiles sont complexes mais les divisions religieuses ne le sont pas moins. Ainsi, les religieuses de Tusson possèdent entre autre "Puybonnet" (paroisse de Charmé), "Siarne" (paroisse de Saint-Fraigne) et "Beaunac" (paroisse d'Ebréon). Ce n'est pas en quelques lignes que l'on peut décrire l'histoire de cette période très complexe qui s'étend du Xème au XVème siècle. "Les terreurs de l'an Mille", le retour du mysticisme qui s'ensuivit, l'édification des églises romanes, les pèlerinages de Saint-Jacques de Compostelle, les Croisades, l'installation des Templiers (Fouqueure, Barbezières, Villejésus), l'utilisation des moulins à eau, la guerre de 100 ans vont modifier considérablement les habitudes de nos ancêtres.

Après 1453, le pouvoir va se centraliser. La route est désormais ouverte de Paris jusqu'à Bordeaux. La route de Paris devient le plus grand chemin de la région. L'événement majeur est la création d'un service de postes par Louis XI. Le trajet figure sur la carte des postes de France de 1625… Couhé, Chaunay, Sansay, Aigre, Gourville, Cibardeaux, Villars, Châteauneuf… Les nouvelles de la capitale vont être apportées rapidement. On va vouloir se tenir à la mode. Une nouvelle génération de châteaux de plaisance va se faire jour et les maisons sont nombreuses encore qui rappellent se renouveau. Malheureusement, les guerres de religions vont venir endeuiller nombre de familles. On se bat beaucoup chez nous (204 morts le 18 juin 1585 autour du prieuré de Saint-Fraigne). On se passionne pour les idées nouvelles. Les dragonnades ne vont pas apaiser les esprits. Le déclin de la monarchie aidant, on s'achemine lentement vers le bouleversement qui va en découler.

Les provinces et les privilèges supprimés, va s'établir un nouveau système politique qui va être assez long à se stabiliser. Les guerres napoléoniennes vont amener de gros besoins en pain et en alcool. Les exploitations céréalières et viticoles vont se développer. Les négociants vont s'enrichir. De belles demeures aux toits d'ardoises vont apparaître. Sous le second empire, la révolution industrielle et la création du chemin de fer vont transformer les habitudes. La main d'œuvre va délaisser la terre - Luxé va se développer - Mais, après 1860, le phylloxéra va détruire une grande partie du vignoble. Beaucoup de familles sont ruinées. On fait venir de nombreuses familles vendéennes pour une utilisation différente des terres. On va privilégier la polyculture et l'élevage. Des laiteries vont se créer dans beaucoup de communes ( Barbezières, Villejésus, Charmé, Gourville, Luxé, Villefagnan). Le ramassage et la transformation du lait vont amener des activités nouvelles. Le "Petit Mairat" (1911) va permettre l'exportation des produits vers Bordeaux et Paris. L'implantation de nouveaux cépages va redonner vigueur à l'activité viticole. Cette reprise économique va être interrompue en 1914. Après la guerre, la mécanisation, l'électrification, la distribution de l'eau vont modifier le paysage mais c'est surtout après 1939 / 1945 que les changements vont être plus radicaux : généralisation de l'emploi des tracteurs, machines agricoles, assèchement de la vallée de l'Osme, amélioration du réseau routier, remembrement, etc… L'habitat regroupé va être abandonné au profit de la construction individuelle. Les nouveaux matériaux vont permettre une vulgarisation des maisons particulières et les abords des villages vont se développer. En revanche, les petites écoles vont fermer et les petits commerçants vont disparaître au profit des grandes surfaces.

Espérons, malgré tout, que nous saurons trouver le juste milieu qui fera que nos descendants, dans un environnement agréable, préféreront vivre dans un univers de solidarité, d'humanité et de générosité alors que tout pousse, de nos jours, vers l'individualisme défavorable aux bonnes relations humaines.

Jacques AUDOUIN

Bibliographie
Quid 1999
Notes sur les communes de l'arrondissement de Ruffec d'Alexis FAVRAUD
B.T. N° 357 - 482
Une route de la poste - Maison de la poste et de la philatélie - Paris

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